1. « Je réalise parfois trop tard que j’ai mal »
« Mais… vous n’avez pas mal ? »
C’est la question que m’a posée ma dentiste en découvrant l’état de mes dents lors d’une visite de check-up. Plusieurs caries, certaines bien installées, et visiblement de quoi me faire souffrir. Sauf que moi, je n’avais absolument rien senti, et rien n’était visible. Pas une douleur, pas un signal d’alerte, rien qui aurait pu me laisser penser que quelque chose n’allait pas.
Et comme si la situation n’était pas déjà assez étrange, au moment de m’anesthésier, c’est l’inverse qui s’est produit. Il a fallu s’y reprendre à plusieurs fois pour que l’anesthésie fonctionne. Autant vous dire que je suis ressortie de ce rendez-vous avec pas mal de questions.
Comment pouvais-je ne pas avoir mal alors que mon corps avait, a priori, toutes les raisons de m’envoyer un signal d’alerte ?
La douleur et notre façon de la ressentir m’ont toujours fascinée. Comment expliquer que, face à une même situation, certaines personnes souffrent énormément alors que d’autres semblent à peine réagir ? Qu’est-ce qui fait que notre rapport à la douleur peut être aussi différent d’un individu à l’autre ?
Je suis TDAH et, depuis aussi longtemps que je me souvienne, j’ai l’impression d’avoir une tolérance à la douleur particulièrement élevée. Attention, je ne dis pas que toutes les personnes TDAH ressentent moins la douleur. Loin de là ! Mais dans mon cas, c’est une particularité que j’ai longtemps considérée comme un avantage. Après tout, ne pas avoir mal, ça paraît plutôt pratique, non ?
Sauf que ce rendez-vous chez le dentiste m’a fait réaliser quelque chose. Ne pas ressentir la douleur ne signifie pas forcément que tout va bien.
Dans mon cas, c’était même plutôt l’inverse. Comme je n’avais aucun symptôme douloureux, je n’avais pas conscience de l’ampleur du problème. Résultat : j’ai attendu, sans savoir que mes dents avaient besoin de soins. Et pendant ce temps, les caries ont eu tout le loisir de progresser et je me suis retrouvée avec des couronnes à poser.
En y réfléchissant, j’ai commencé à faire le lien avec d’autres situations de mon quotidien.
Par exemple, je me cogne constamment. Et quand je dis constamment, ce n’est pas une façon de parler : ça m’arrive facilement deux à cinq fois par jour. Contre un meuble, un coin de table, un encadrement de porte… Les occasions ne manquent pas ! Pourtant, sur le moment, je ne ressens généralement aucune douleur. Je continue simplement ce que j’étais en train de faire, comme si de rien n’était.
C’est souvent beaucoup plus tard, en me couchant ou lorsqu’une personne me fait remarquer une marque sur mon corps, que je découvre un bleu, une égratignure ou une petite plaie. Et là, impossible de me souvenir de ce qui a pu la provoquer.
Ce qui m’interpelle, ce n’est donc pas seulement ma capacité à supporter la douleur. C’est surtout ma difficulté à remarquer certains signaux que mon corps m’envoie.
Est-ce que je ressens réellement moins la douleur ? Est-ce que mon cerveau lui accorde moins d’attention ? Ou est-ce que je ne prends conscience de ce que je ressens que lorsque quelque chose, ou quelqu’un, attire mon attention dessus ?
Pendant longtemps, je ne m’étais jamais posé ces questions. Je pensais simplement être quelqu’un qui avait « la peau dure ». Mais plus j’observe mon fonctionnement, plus je me rends compte que les choses sont probablement un peu plus complexes.
Et surtout, je commence à comprendre que cette particularité, qui peut parfois être bien pratique, peut aussi me jouer des tours.
Alors, pourquoi ne ressentons nous pas tous la douleur de la même manière ? Et quel rôle notre cerveau joue-t-il dans la façon dont nous percevons les signaux de notre corps ?

2. Pourquoi ne ressentons-nous pas tous la douleur de la même façon ?
Après avoir réalisé que je pouvais passer complètement à côté de certaines douleurs. J’ai commencé à me demander si mon cerveau ne me jouait pas le même tour avec d’autres signaux de mon corps.
Parce qu’en y réfléchissant, la douleur n’est pas le seul message que je remarque parfois un peu tard. Il m’arrive aussi d’être tellement absorbée par ce que je fais que j’oublie tout. J’oublie de manger, de boire ou même d’aller aux toilettes. Et ce n’est pas forcément que je n’en ai pas besoin. C’est plutôt que, sur le moment, ces sensations semblent passer au second plan.
Alors, forcément, j’ai voulu comprendre pourquoi.
En faisant quelques recherches, je suis tombée sur un terme que je ne connaissais pas : l’intéroception.
Derrière ce mot un peu technique se cache quelque chose que nous expérimentons tous, chaque jour, sans forcément nous en rendre compte. L’intéroception, c’est notre capacité à percevoir et à interpréter les signaux qui viennent de l’intérieur de notre corps. La faim, la soif, les battements du cœur, le besoin d’aller aux toilettes, certaines sensations liées à la douleur… Bref, tous ces petits messages qui nous permettent de savoir ce qui se passe à l’intérieur de nous.
Sauf que, visiblement, nous ne recevons pas tous ces messages avec la même intensité, ni avec la même facilité.
Chez certaines personnes, les sensations corporelles sont très présentes, parfois même envahissantes. Chez d’autres, c’est beaucoup plus flou. On sent bien que quelque chose ne va pas. Mais impossible de savoir si on a faim, si on est fatigué, si on est stressé. Ou si on a simplement besoin de faire une pause.
Et puis il y a ces moments où le corps semble nous envoyer un message… mais où notre cerveau ne le traite que beaucoup plus tard.
Personnellement, c’est cette dernière situation qui me parle le plus.
Ce qui m’a particulièrement intéressée dans mes recherches, c’est de découvrir que notre perception des signaux corporels n’est pas forcément constante. Elle peut varier selon notre état de fatigue, notre niveau de stress, notre environnement ou même l’attention que nous portons à ce que nous faisons.
Et là, forcément, j’ai fait le lien avec mon TDAH.
Quand je suis complètement absorbée par une activité, le reste du monde peut facilement disparaître de mon radar. Alors, si j’ai parfois du mal à remarquer ce qui se passe autour de moi, est-ce vraiment si étonnant que je passe aussi à côté de ce qui se passe à l’intérieur ?
Attention, je ne suis pas en train de dire que le TDAH explique à lui seul mon rapport à la douleur. Mais il m’a semblé intéressant de creuser cette piste.
D’autant plus que, lorsque j’ai commencé à m’intéresser aux témoignages de personnes neuroatypiques, notamment autistes ou TDAH, j’ai retrouvé des expériences qui faisaient écho à la mienne.
Certaines racontent ne réaliser qu’elles ont faim que lorsqu’elles commencent à se sentir mal. D’autres expliquent avoir du mal à identifier leurs émotions à partir de leurs sensations physiques, ou ne remarquer leur épuisement qu’une fois arrivées à leurs limites.
À l’inverse, certaines personnes perçoivent leurs sensations corporelles de façon particulièrement intense.
Mais au-delà des explications scientifiques, quelque chose m’a marquée dans ces témoignages. Le fait que beaucoup de personnes aient longtemps eu du mal à faire comprendre leur ressenti aux autres.
Parce que, quand quelqu’un nous dit « mais enfin, tu dois bien sentir que tu as faim ! », la réponse peut tout simplement être… non. Ou pas tout de suite. Ou pas de la manière à laquelle cette personne s’attend.
Et c’est peut-être ce qui me semble le plus important à retenir : ce n’est pas parce qu’un signal nous paraît évident qu’il l’est forcément pour quelqu’un d’autre.
Finalement, découvrir l’intéroception ne m’a pas donné toutes les réponses sur mon rapport à la douleur. Mais ça m’a permis de poser un autre regard sur mon fonctionnement, et surtout de comprendre pourquoi apprendre à reconnaître les signaux de son corps peut être un véritable travail pour certaines personnes.

3. Apprendre à mieux reconnaître et localiser les sensations corporelles
En découvrant l’intéroception, j’ai réalisé quelque chose d’assez paradoxal : je passe beaucoup de temps à essayer de comprendre comment fonctionne mon cerveau, mais finalement, est-ce que j’en fais autant pour comprendre mon corps ?
Pas vraiment.
Alors, je me suis posé une question : est-ce qu’on peut apprendre à mieux reconnaître ce que notre corps essaie de nous dire ?
Et visiblement, oui ! Pas forcément en ressentant davantage, mais en apprenant à identifier, localiser et interpréter nos sensations.
C’est là qu’entre en jeu le schéma corporel, c’est-à-dire la représentation que notre cerveau se fait de notre corps et de ses différentes parties. Parce que ressentir quelque chose, c’est une chose. Savoir où ça se passe et réussir à mettre des mots dessus, c’en est une autre.
Par exemple, est-ce que cette sensation dans mon ventre signifie que j’ai faim, que je suis stressée ou que quelque chose me fait mal ? Encore faut-il réussir à faire la différence !
Pour accompagner cet apprentissage, je sais maintenant qu’il existe des outils comme les Cartons des sensations physiques, qui permettent d’associer une sensation à une image, un mot et parfois un besoin.
Mais on peut aussi commencer très simplement, en prenant quelques instants dans la journée pour se demander : « Qu’est-ce que je ressens dans mon corps, là, maintenant ? »
Pour les enfants, le jeu peut être une excellente porte d’entrée. Dessiner sa silhouette, montrer où l’on ressent quelque chose ou découvrir les différentes parties du corps avec les Maxi-puzzles découvre et identifie le corps humain et De la tête aux pieds permet de construire progressivement des repères, sans pression.
L’important, selon moi, c’est de ne jamais imposer à quelqu’un ce qu’il « devrait » ressentir, mais de l’aider à explorer ses propres sensations, à son rythme.
Et dans mon cas, je crois que c’est exactement ce que j’ai besoin d’apprendre : ne plus attendre que mon corps crie pour commencer à l’écouter.

4. Trouver les mots pour exprimer ce que l’on ressent
Et si réussir à identifier une sensation était déjà compliqué, encore faut-il savoir l’expliquer aux autres !
Parce que même lorsqu’on a conscience d’avoir mal, trouver les bons mots n’est pas toujours évident. Est-ce que ça pique ? Ça brûle ? Ça tire ? Où plutôt serre ? Et surtout, comment expliquer l’intensité d’une douleur quand chacun la ressent différemment ?
Je me suis rendu compte que ressentir, comprendre et exprimer une sensation sont finalement trois choses bien différentes.
Et ça peut vite devenir problématique, notamment lors d’un rendez-vous médical. Quand on nous demande « où avez-vous mal ? » ou « quel type de douleur ressentez-vous ? », ce n’est pas forcément facile de répondre précisément.
Heureusement, on n’est pas obligé de passer uniquement par les mots pour se faire comprendre.
Des supports visuels, comme des pictogrammes, des silhouettes du corps ou des échelles illustrées, peuvent aider à montrer où l’on a mal, ce que l’on ressent et avec quelle intensité.
J’ai notamment découvert l’Éventail Comment je me sens ? et les 30 Pictos Je m’exprime, qui proposent des repères visuels pour faciliter l’expression de ses ressentis et de ses besoins.
Et ce que je trouve intéressant, c’est que ces outils ne sont pas réservés aux personnes qui ont des difficultés à parler. Parfois, on sait très bien s’exprimer, mais on manque simplement des mots pour décrire ce qui se passe à l’intérieur.
Pour les plus jeunes, l’article Douleur : 2 outils pour en parler avec votre enfant propose également des supports à télécharger pour aborder le sujet plus facilement.
Finalement, je réalise qu’apprendre à écouter son corps, c’est aussi apprendre à parler son langage. Et dans mon cas, j’ai encore un peu de vocabulaire à acquérir.

5. Les stratégies qui peuvent aider au quotidien
J’aimerais pouvoir vous dire que, depuis mon rendez-vous chez le dentiste, j’ai mis en place plein de stratégies pour mieux écouter mon corps. Mais je vais être honnête avec vous : pour l’instant, ce n’est pas ma priorité !
Entre l’organisation, la gestion de mes émotions et tout ce que j’essaie déjà d’améliorer dans mon quotidien avec mon TDAH, j’ai décidé d’y aller étape par étape.
Résultat ? Je continue à courir aux toilettes à la dernière minute et à découvrir des bleus dont je ne connais absolument pas l’origine. Mais au moins, maintenant, je sais que c’est quelque chose auquel je dois faire attention !
La première chose que j’ai retenue, c’est que ne pas avoir mal ne signifie pas forcément que tout va bien.
Depuis, j’accorde davantage d’importance aux rendez-vous médicaux de contrôle. Pour moi, c’est un véritable filet de sécurité : si mon corps ne m’alerte pas toujours, autant ne pas attendre qu’il le fasse pour vérifier que tout va bien.
Et puis, il y a toutes ces petites habitudes que j’aimerais intégrer progressivement. Prendre quelques instants pour observer mes sensations, apprendre à mieux les décrire ou simplement remarquer les changements inhabituels.
D’ailleurs, cette réflexion ne concerne pas uniquement les personnes qui ressentent peu la douleur. Je pense notamment aux douleurs menstruelles, qu’on a parfois tendance à banaliser parce qu’elles sont fréquentes. Pourtant, ce n’est pas parce qu’une douleur revient régulièrement qu’on doit forcément la supporter sans rien dire.
Apprendre à la localiser, à décrire son intensité et à reconnaître ce qui sort de l’ordinaire peut aider à mieux se faire comprendre et à demander un accompagnement adapté. L’article Que faire en cas de douleurs menstruelles ? propose plusieurs pistes pour mieux les gérer. Et lorsqu’une douleur est intense, s’aggrave ou perturbe le quotidien, mieux vaut consulter un professionnel de santé.
Je suis encore loin de maîtriser tout ça, et je ne prétends pas avoir trouvé la solution miracle. Mais je commence à comprendre qu’écouter son corps, ça s’apprend aussi.
Et si vous vous reconnaissez dans mon histoire, peut-être que vous aussi, vous avez des signaux que vous ne remarquez pas toujours.
Alors, je vous laisse avec une dernière question, celle que je me pose désormais plus souvent. Est-ce que mon corps ne me dit vraiment rien, ou est-ce simplement que je ne l’écoute pas encore assez ?
Et vous, comment vivez-vous votre rapport à la douleur ? Est-ce que, comme moi, vous réalisez parfois un peu tard que quelque chose ne va pas? Ou êtes-vous au contraire très sensible aux moindres signaux de votre corps ? Racontez-moi votre expérience en commentaire, je serais curieuse de découvrir vos ressentis et d’échanger avec vous !