Chacun peut aisément comprendre que le sentiment de sa propre compétence soit une condition indispensable au bien être psychologique. Mais il l’est également à la « réussite » ! En effet, plus un enfant croit en ses capacités, quitte à les surévaluer, plus il est performant ! À l’inverse, les enfants ayant une illusion d’incompétence c’est-à-dire une vision plus faible de leurs capacités qu’elles ne le sont réellement, vont moins réussir. Comment se manifeste cette illusion d’incompétence et comment y remédier ? Eléments de réponse ici.

Qu’est-ce que l’illusion d’incompétence ?

Le phénomène de l’illusion d’incompétence a un temps été considéré comme le lot exclusif d’élèves à haut potentiel, sans doute du fait que ces derniers avaient été la population observée dans les premières études menées sur le sujet (Phillips, 1984 & 1987 ; Phillips & Zimmerman, 1990), mais il se retrouve également chez des élèves de niveau intellectuel moyen (au sens de dans la moyenne).

L’illusion d’incompétence est le décalage négatif qui existe entre les capacités réelles d’un enfant et la perception qu’il en a : une perception biaisée, extrêmement pessimiste de sa capacité à mener à bien les tâches auxquelles il est confronté. Attention, on parle bien ici d’ « illusion » d’incompétence, c’est-à-dire non pas des capacités réelles d’un enfant mais de l’estimation qu’il en a par rapport à la réalité. Or, bien des études mettent en avant l’importance d’une vision non altérée de ses propres capacités. Au Québec, le « Programme de recherche sur la persévérance et la réussite scolaires » tend à prouver que la perception de ses compétences serait un meilleur indicateur de performance que les ressources mêmes de la personne, autrement dit de que ses compétences réelles.

La vision que les enfants ont de leurs compétences influence en effet directement leurs comportements et, finalement, ce qu’ils vont oser entreprendre ou non. De fait, quelle que soit la réalité de leurs capacités, les élèves qui se sentent les moins compétents, même s’ils le sont pourtant réellement, obtiennent de moins bons résultats. D’où l’importance de désamorcer cette vision négative chez l’enfant. D’autant qu’en primaire, la compétence scolaire est souvent le premier déterminant de l’estime de soi. Il est donc très important que les enseignants apprennent à déceler cette illusion d’incompétence chez leurs élèves.

Comment se manifeste-elle ?

Par quoi se manifeste cette illusion d’incompétence. Comment la déceler chez son enfant ou son élève ? Certains signes, listés ci-dessous, doivent pousser à s’interroger.

Un perfectionnisme négatif

L’enfant qui se croit incompétent va s’appliquer des standards de réussite élevés… de fait beaucoup plus difficiles à atteindre ! Il augmente bien sûr ainsi la probabilité d’échouer, ce qui entretient sa vision négative de lui-même. Ce perfectionnisme négatif entraîne un sentiment de honte, voire de culpabilité, en cas d’échec et d’insatisfaction permanente face au travail accompli.

Un faible niveau d’estime de soi

L’estime de soi résulte du fait de se sentir bon, compétent dans les domaines que l’on considère importants (Harter, 1986). Bien sûr, il est impossible à un élève de considérer que la scolarité n’est pas un domaine important, alors que son quotidien s’articule autour de cela et que les adultes y accordent une importance majeure.
Or, lorsqu’une personne se sent incompétente dans un domaine, elle va réduire la valeur accordée à ce domaine. C’est là un mécanisme de défense, de protection de l’image de soi. Mais celui-ci « n’est cependant pas sans conséquence, car la réduction de cette motivation s’accompagne normalement d’une diminution de l’engagement et éventuellement du rendement. Réussissant moins bien, l’élève se sent toujours plus incompétent et accentue son désintérêt et sa passivité dans la matière. » 1 Un vrai cercle vicieux !

Une vision faussée des causes de réussite ou d’échec

Pour l’enfant qui a une illusion d’incompétence, les attributions causales vont se situer à l’extérieur. Cela signifie que, selon lui, la réussite va dépendre de la chance, de l’aide reçue, autrement dit de critères qu’il ne maîtrise pas, plutôt qu’à ses habiletés propres.

La motivation et les perceptions réfléchies de compétences

La perception que l’enfant a de ses compétences est – sans surprise – également le reflet des compétences que lui attribuent ses parents. Or ces compétences attribuées – ou non – par les parents sont souvent le reflet de stéréotypes sociaux (« C’est un garçon donc il est plus apte à réussir en mathématiques et en sport. ») ou d’étiquettes (« Dans la famille, on n’est pas matheux. » « C’est une littéraire. »).
Cependant, il n’est même pas certains que les parents aient vraiment une vision négative des compétences de leur enfant. Il se peut que ce soit l’enfant lui-même qui, ne se trouvant pas compétent, projette son opinion de lui-même sur ses parents et croie que ces derniers partagent son opinion. Quoi qu’il en soit, expliquent encore Thérèse Bouffard, Carole Vezeau, Roch Chouinard et Geneviève Marcotte :

Différentes études ont montré que le reflet de sa compétence que l’enfant lit dans le regard de ses parents joue un rôle plus grand dans sa perception de compétence que son rendement réel.

Quelle(s) conséquence(s) ?

D’après le « Programme de recherche sur la persévérance et la réussite scolaires » mené au Québec, l’illusion d’incompétence influe d’abord sur :

  • l’engagement dans la tâche
  • l’autorégulation c’est à dire la capacité à changer de stratégie en cours de tâche par exemple pour parvenir au
  • les efforts fournis
  • la persévérance
  • les réactions émotives.

Selon d’autres chercheurs, ils éprouveraient aussi plus d’anxiété face à l’évaluation  et se diraient moins curieux, moins intéressés et plus ennuyés par l’apprentissage des matières scolaires.

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Les remèdes à l’illusion d’incompétence

Le rôle des parents

Le rôle des parents face à une illusion d’incompétence développée par leur enfant participe bien sûr de la sécurité affective qu’ils doivent leur permettre de construire. L’enjeu – et la difficulté –  est pour les parents de montrer à la fois qu’ils croient en leurs enfants, en leurs capacités… mais que leur amour ne dépend pas des résultats de ces derniers. C’est bien là, la première et la plus importante mission des parents : faire comprendre à leurs enfants qu’ils les aiment d’un amour inconditionnel.

Pour autant, cela ne signifie pas qu’il ne faille pas encourager, « pousser », aider ses enfants progresser. Encore moins à leur faire croire que nous n’avons aucune attente envers eux. Thèrèse Bouffard, professeure du Département de psychologie de l’Université du Québec à Montréal a d’ailleurs montré que « les parents qui valorisent beaucoup la performance et qui ont des attentes élevées à l’égard de leur enfant n’ont pas nécessairement un impact négatif sur celui-ci. Ce serait même plutôt associé positivement au sentiment de compétence de l’enfant, qui décoderait cela comme un signe d’encouragement. » explique-t-elle. Nous pourrions peut-être ajouter de confiance en ses capacités. « Je crois que tu en es capable, donc j’attends de toi que… »

Mais encore une fois et comme le souligne encore la chercheuse, « Là où ça pose problème, c’est lorsque l’enfant estime que le soutien émotionnel de ses parents, leur amour pour lui, dépend de sa capacité à atteindre les objectifs de performance. Tant qu’il sait qu’il est aimé quoi qu’il advienne, la pression ne semble pas être un problème. »

>> Pour aider l’enfant à prendre confiance, téléchargez notre infographie Les 10 phrases alternatives et positives 

L’illusion incompétence renforcée par le système compétitif  ?

Dans tous les cas, les parents comme les enseignants doivent montrer que ce qu’ils attendent avant tout, bien plus que des résultats, ce sont des efforts et, si possible, des évolutions. Mais c’est tout le système scolaire qui devrait/pourrait être repensé afin que le résultat et surtout le classement de ce résultat par rapport à celui des autres, compte moins que la manière dont il a été obtenu. Par exemple un enfant a t-il plus de mérite à obtenir un 14 « sans forcer » ou un 10 en faisant énormément d’efforts, en réadaptant sa méthodologie, en apprenant de ses précédentes erreurs ?

Pourtant, aux yeux du pédagogue Jean-Pierre Delahaye :

« La solidarité et la coopération font plus progresser les élèves que le chacun pour soi et la compétition. »

De même, l’attribution de récompenses, que ce soit à travers les bons points, les encouragements/félicitations ou le tableau d’honneur peut être néfaste pour tous les enfants, et particulièrement pour les enfants ayant une illusion d’incompétence, tant elle risque d’amener à un besoin de validation constant.

Faire comprendre les mécanismes d’apprentissage

Le cerveau : comment ça marche ?

3 aspects essentiels doivent être expliqués, à tous les enfants, mais particulièrement à ceux qui ont une illusion d’incompétence puisqu’ils sont, nous l’avons dit, particulièrement sujets au découragement et au désengagement :

  • l’intelligence loin d’être acquise à la naissance se développe, se travaille, se renforce. Donc pas de déterminisme, de fatalisme, et surtout pas de découragement !! Personne n’est « nul, de toutes façons ». (Des générations d’enfants – et notamment de filles – qui pensaient avoir un cerveau « pas fait pour les maths » auraient sans doute tiré profit d’avoir cela en tête !).
  • le cerveau est élastique. Plus on apprend , plus on développe les capacités de celui-ci. Car plus on apprend, plus on crée de connexions entre les neurones ; ces connexions qui vont aider à développer le cerveau, le rendant plus élastique. Sur le blog Apprendre à éduquer, une très belle image est utilisée : le cerveau est comme une forêt : si on marche plusieurs fois dans le même sentier, un chemin va progressivement se créer. Le formidable album de vulgarisation scientifique pour les enfants (et les parents !), Ton fantastique cerveau élastique pourra les aider à comprendre cet aspect… et à se remobiliser !

  • enfin, l’enfant doit comprendre que les émotions désagréable (comme le stress, la peur, l’anxiété) rendent les apprentissages difficiles et que personne ne peut apprendre pas dans l’anxiété ou la dévalorisation.

Dans la continuité de cette connaissance des mécanismes d’apprentissage, il sera important de faire prendre conscience à l’enfant des méthodes qui lui ont permis de parvenir ou qui au contraire ne le lui ont pas permis. C’est ce que l’on appelle la métacognition. Elle permet l’autorégulation et, bien-sûr s’accompagne de quelque chose dont tout enfant doit avoir la conviction…

Le droit à l’erreur

Avec ses enfants et ses élèves, insistons sur le fait que les erreurs non seulement permettent d’avancer, mais qu’elles sont un processus normal de l’apprentissage.

Adopter l’évaluation positive

L’évaluation positive pourrait également être un moyen de désamorcer l’illusion d’incompétence. Le principe est de souligner les progrès, plutôt que le résultat. Exemple :

Votre enfant a eu 8 à son contrôle. Mais la dernière fois il avait eu 6. On constate donc une amélioration et un progrès, bien qu’il ne soit pas arrivé à la moyenne. Il est alors très important de souligner ce progrès et – attention – seulement ce progrès, souligne la psychologue Jeanne Siaud-Facchin,. Il ne servira à rien de dire : « C’est très bien que tu ais eu 8 à ton contrôle tu as progressé, mais si tu avais travaillé un peu plus tu aurais pu avoir la moyenne. » En effet, on commencerait ici avec un jugement positif, mais la seconde partie de notre phrase et ce « mais » annihileraient tous les effets positifs de la première. Selon Jeanne Siaud-Facchin, il faut prendre garde à ne jamais associer félicitations et réprobations. Pour elle, la réussite amène la réussite, donc si l’enfant perçoit qu’il a réussi (même s’il n’a pas encore eu la moyenne), cela amènera d’autres réussites et peut être plus tard la moyenne.

L’écueil de la surévaluation ? Bienveillance et exigence

A la suite de la publication de son étude, soulignant que les élèves qui surévaluaient leurs compétences avaient de meilleurs résultats, la professeure du Département de psychologie de l’Université de Québec, Thérèse Bouffard avait été surprise par les centaines de courriels d’adultes en colère qui déploraient qu’on pousse les enfants à se surévaluer. Elle a par la suite pu vérifier que «environ 50 % des adultes, parents comme enseignants,[estimaient] qu’il valait mieux sous-évaluer ses compétences, alors que la littérature scientifique indique exactement le contraire !»

Et précise par ailleurs que la notion de bienveillance peut et doit s’accompagner de celle d’exigence !…

Sources

1. Thérèse Bouffard, Carole Vezeau, Roch Chouinard et Geneviève Marcotte, « L’illusion d’incompétence et les facteurs associés chez l’élève du primaire », Revue française de pédagogie [En ligne], 155 | avril-juin 2006, mis en ligne le 16 septembre 2010, consulté le 22 août 2019

2. « J’y crois, donc je réussis », Pierre-Etienne Caza, Actualités UQAM

https://www.cairn.info/se-motiver-a-apprendre–9782130558637-page-41.htm?contenu=article

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