Travailleuse sociale de formation, ancienne cheffe de service en protection de l’enfance et en addictologie et maman de deux enfants avec des troubles du neurodéveloppement (TND), Marie Estivalet accompagne aujourd’hui les familles neuroatypiques au sein de sa structure La Parent’Aise Atypique. Actuellement en formation de thérapie familiale systémique, elle partage dans cet article sa manière d’accompagner les familles, en portant une attention particulière aux liens, aux émotions et aux ressources de chacun.
Quand un enfant présente un trouble du neurodéveloppement, c’est souvent toute l’organisation familiale qui se transforme. Les journées deviennent plus intenses, les rendez-vous s’accumulent, les incompréhensions aussi parfois. Certains parents ont le sentiment de devoir constamment “tenir” : gérer les émotions, anticiper les crises, expliquer à l’entourage, soutenir la fratrie… sans toujours avoir le temps de souffler.
Et pourtant, au fil du temps, de nombreuses familles développent de véritables capacités d’adaptation. Elles mettent souvent en place, parfois même sans s’en rendre compte, des stratégies très créatives et ajustées aux besoins de leur enfant.
Dans ce contexte, il n’est pas toujours simple de comprendre ce qui influence l’équilibre familial au quotidien. Les émotions, la fatigue, les habitudes, la communication ou encore les imprévus peuvent parfois créer des tensions sans que personne ne sache vraiment comment les apaiser. Alors, si on prenait le temps d’observer la manière dont chacun interagit et trouve sa place dans la famille ?
C’est précisément ce que propose la thérapie familiale systémique.
La thérapie familiale systémique : sa manière de la comprendre
La thérapie familiale systémique, pour moi, c’est avant tout une façon de regarder les liens. On ne se focalise pas sur une seule personne : on regarde comment chacun interagit, comment tout le monde s’influence, parfois sans s’en rendre compte.
Dans une famille, rien n’est jamais « isolé ». Quand quelque chose bouge chez l’un, ça bouge forcément chez les autres. Ce que j’aime dans cette approche, c’est qu’on essaye de comprendre la dynamique familiale : la manière de se parler, les habitudes, les tensions, les non-dits, les protections…
Le rôle du thérapeute va être d’observer, de questionner, d’accueillir ce qui se passe, et d’aider la famille à retrouver ses propres ressources.
Comme le stipule Guy Ausloos, une famille a toujours des compétences, même quand elle a l’impression d’être débordée. Ça, ça me parle beaucoup.
Comment cette approche peut-elle accompagner les familles ?
Les familles d’enfants neuroatypiques développent souvent de véritables capacités d’adaptation. Mais à force de compenser, d’anticiper et de gérer l’imprévu, l’équilibre familial peut devenir fragile.
La thérapie systémique peut aider à :
- mieux comprendre les réactions de chacun ;
- apaiser les tensions du quotidien ;
- améliorer la communication familiale ;
- redonner une place à chaque membre de la famille ;
- soutenir la fratrie ;
- réduire la charge mentale parentale ;
- retrouver des moments plus sereins ensemble.
Elle permet aussi de prendre du recul sur certains mécanismes qui s’installent sans que personne ne l’ait vraiment choisi :
- un parent qui porte beaucoup de choses par nécessité ;
- un frère ou une sœur qui s’efface ;
- un enfant qui devient, malgré lui, le centre de nombreuses discussions ;
- des conflits qui reviennent toujours autour des mêmes sujets.
Mettre des mots sur ces fonctionnements permet déjà, souvent, d’apaiser une partie des tensions.

>> À télécharger: » Jeu en famille : parcours des 5 noms ».
L’approche de Guy Ausloos : valoriser les compétences familiales
Sa manière de mettre en lumière les compétences familiales et son modèle des fonctions m’aident vraiment à comprendre ce qui se passe dans les familles que j’accompagne.
Les fonctions :
- la programmation : tout ce qui organise le quotidien et les règles de la maison ;
- la communication : la manière dont on se parle…. ou dont on ne se parle pas ;
- le pilotage : qui prend les décisions, qui oriente, qui guide ;
- la distance : la place que chacun prend, trop proche, trop loin, ou juste ce qu’il faut ;
- le contrôle : comment la famille gère les limites, les comportements, les débordements ;
- la mémoire : ce que la famille garde en elle, les histoires, les blessures, les habitudes, les transmissions.
Observer ces fonctions permet de remettre du sens là où, parfois, tout le monde se sent perdu. Et surtout, ça montre à la famille que c’est « ok ». Elle fait comme elle peut, avec les moyens et l’histoire qu’elle a.
Des ajustements simples qui peuvent changer le quotidien
Actuellement en formation à la thérapie familiale systémique, j’intègre progressivement certains outils et concepts de cette approche dans mes accompagnements des familles neuroatypiques.
Parmi ces outils figurent notamment les questions dites « circulaires », qui permettent à chacun de mieux comprendre ce que l’autre ressent ou perçoit.
Par exemple :
- « Qu’est-ce que ça te fait quand ta soeur quitte la pièce ? »
- « Qu’est-ce que tu penses que ton papa ressent quand tu t’énerves ? »
Une famille que j’accompagnais décrivait de fortes tensions au moment des devoirs du soir. Mais en discutant, on a vite vu ce qui n’allait pas. Ce n’était pas les devoirs. C’était surtout la communication autour.
On a parlé des rôles que chacun prenait sans même s’en rendre compte : qui apaise, qui protège, qui prend tout sur lui. Et parfois, rien que le fait de mettre des mots dessus apaise déjà beaucoup.
Nous avons alors mis en place deux ajustements très simples :
- un temps de pause de 10 minutes après l’école avant de commencer les devoirs ;
- une phrase “signal” permettant à chacun de demander de l’aide sans que la situation dégénère.
Les effets ont été visibles : échanges plus calmes, meilleure compréhension, moins de tensions, plus de solidarité entre eux.
Parfois, d’autres petits ajustements peuvent aussi aider au quotidien :
- prévoir un temps de transition sensorielle après l’école ;
- utiliser des supports visuels pour les routines ;
- créer un espace calme ou refuge dans la maison ;
- proposer un temps d’échange autour des émotions ;
- accorder aussi des moments individuels à la fratrie ;
Ce type d’accompagnement ne repose pas sur des solutions “magiques”, mais sur des ajustements réalistes, adaptés au fonctionnement de chaque famille.

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Travailler avec les professionnels
La systémique encourage le travail en réseau. Je collabore régulièrement avec des psychologues, professionnels de santé, enseignants, travailleurs sociaux… C’est très important parce qu’une famille suivie par plusieurs intervenants a besoin que ces professionnels communiquent entre eux pour éviter les ruptures dans le suivi.
Dans ma pratique, cette dimension collaborative est vraiment centrale.
Par exemple, je travaille avec une intervenante éducatrice de jeunes enfants, formée au Snoezelen et à l’art-thérapie sociale pour les petits. Cet espace permet aux enfants d’apprendre à comprendre l’autre, à réguler leurs émotions, à coopérer, à trouver leur place dans un groupe et à renforcer leur confiance. Le travail sensoriel, corporel et créatif qu’elle apporte vient parfaitement compléter l’approche systémique que je développe auprès des familles.
Je collabore également avec une psychomotricienne et une neuropsychologue dans le cadre d’actions de psychoéducation destinées aux aidants et aux adultes concernés par les TND. Ces temps d’accompagnement leur permettent de mieux comprendre les enjeux du neurodéveloppement, d’identifier leurs propres fonctionnements et d’expérimenter des stratégies concrètes pour avancer plus sereinement dans leur quotidien.
Nos approches, bien que différentes, sont profondément complémentaires. Elles offrent une vision globale, sensible et coordonnée, qui s’adapte à l’histoire, aux besoins et au rythme de chacun.
Cette diversité de regards enrichit vraiment les accompagnements et permet de soutenir à la fois l’enfant, la famille et l’ensemble des professionnels autour d’eux.
La thérapie familiale systémique offre un espace pour prendre du recul, mieux se comprendre et remettre en lumière les ressources déjà présentes au sein de la famille. Chaque famille possède ses propres forces, son histoire et sa façon unique d’avancer ensemble.
Qui est Marie ?
Je m’appelle Marie Estivalet. Mon parcours s’est construit au fil des années, sur le terrain, au contact des gens et de leurs histoires. Très vite, j’ai été confrontée à des sujets qui revenaient tout le temps : l’accès aux droits, la précarité, l’emploi, la perte de confiance, les parcours compliqués. Ça m’a donné envie de me former à l’accompagnement social et à l’insertion. J’ai donc obtenu mon diplôme de conseillère en insertion professionnelle.
Mes années d’alternance — en CHRS, à la Croix-Rouge, au Secours populaire, ou dans des structures d’insertion par l’activité économique — m’ont plongée au cœur des difficultés sociales. J’y ai vu aussi la force et les ressources incroyables des personnes dès qu’on leur donne un peu d’espace pour avancer.
J’ai ensuite été cheffe de service, d’abord en addictologie, puis en protection de l’enfance. Ces postes m’ont appris à gérer des situations complexes, à travailler avec beaucoup de professionnels différents, et surtout à rester attentive à ce qui se passe dans les liens, les silences et les fragilités.
Et puis il y a le rôle qui m’a le plus appris : être maman de deux enfants avec des troubles du neurodéveloppement. Ce quotidien (rendez-vous, ajustements, doutes, petites victoires invisibles ) m’a beaucoup fait réfléchir sur la vraie vie des familles. Il m’a appris à voir ce qui ne se dit pas, à entendre ce qui se cache derrière un « ça va », et à mesurer ce que représente la charge mentale quand on avance sur plusieurs fronts à la fois.
C’est de là qu’est née La Parent’Aise Atypique : l’envie de créer un espace pour les enfants, adolescents, adultes et familles neuroatypiques. Un endroit où on ne se limite pas à un diagnostic, mais où on regarde vraiment la personne dans son environnement.
Aujourd’hui, je me forme à l’Institut d’Anthropologie Clinique de Toulouse pour devenir thérapeute familiale systémique, et je complète mes compétences avec des formations en neurodéveloppement auprès du CRA.
Ce projet, je le dois à ma famille. Mon mari et nos enfants en sont le moteur et le rappel constant de ce qui compte vraiment. J’aurais aimé, à certaines périodes de ma vie, trouver un lieu comme celui que nous construisons aujourd’hui : un endroit où l’on peut souffler, comprendre, se sentir soutenue et trouver des solutions concrètes.
Ce projet est à la fois la suite logique de mon parcours et une réponse aux besoins de la maman que j’ai été (et que je suis encore) . Et c’est grâce aux parents que nous rencontrons, à leurs récits, leurs doutes et leur courage, que La Parent’Aise Atypique prend tout son sens. Pour moi, travailler avec les familles et les enfants n’est pas un métier que l’on « fait ». C’est quelque chose qu’on vit.
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