Adeline Kuhn Tref est ergothérapeute libérale en Moselle (57), diplômée d’État de l’Institut de Formation en Ergothérapie de Nancy en 2008. Elle crée son cabinet, le cabinet AK Ergothérapie, en 2009. Sa patientèle est principalement composée d’enfants et d’adolescents atteints de retards de développement, de troubles neurodéveloppementaux (TDC anciennement appelés dyspraxie), de troubles du spectre autistique, de troubles d’ordre sensoriel, de troubles de l’oralité alimentaire, de difficultés graphiques et de motricité globale et fine.

Elle reçoit tout enfant présentant des difficultés dans la réalisation de ses activités de vie quotidienne et cela même en l’absence d’un diagnostic connu. Dès le début du confinement, elle a, comme la plupart des professionnels libéraux, fermé son cabinet. Est ensuite venu le temps de la reprise et de toute l’organisation et des changements que cela a nécessité. Adeline nous livre aujourd’hui son journal de bord.

L’heure du bilan provisoire…

Deux mois… Deux mois durant lesquels la majorité des professionnels de santé libéraux, dont les ergothérapeutes, ont fait le choix (malgré l’absence de consigne des autorités de santé) de fermer leur cabinet dans le contexte exceptionnel de l’épidémie de COVID-19. Nous sommes acteurs de santé et nous nous devions de préserver la santé de nos patients et de leur famille. Cette décision, bien que lourde de conséquences sur notre activité, l’avenir (et la survie) de nos cabinets, était une évidence.

Maintien du lien avec les familles

Durant le confinement, nous avons tenu à maintenir le lien avec toutes les familles que nous accompagnons, car la spécificité de l’ergothérapeute réside dans l’accompagnement à la réalisation d’activités quotidiennes. Aussi, en cette période où chacun cherchait ses nouvelles marques et tendait à retrouver un équilibre dans ses occupations journalières, notre place (bien que trop méconnue encore) a bien été au côté des familles.

Pour certains, la continuité du lien s’est faite par l’intermédiaire d’appels téléphoniques réguliers. D’autres ont mis en place, dès que nous y avons été autorisés, le télésoin en ergothérapie (arrêté du 14 avril 2020 prolongé par l’arrêté du 13 mai).

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Une solidarité sans précédent

Sur les réseaux sociaux, j’ai vu émerger une solidarité sans précédent : les ergothérapeutes de tous horizons (pédiatrie, gériatrie, santé mentale, neurologie, etc…) ont, entre autres, créé des ressources à destination du grand public pour aider en ces temps si exceptionnels : affiches, livrets coopératifs, vidéos, guides… Cela a été pour beaucoup d’entre nous un moteur : voir nos pairs se mobiliser pour faire connaître notre belle profession du grand public, faire REconnaître nos compétences et aider le plus grand nombre, il n’y a pas plus motivant !

Enfin, les formations en ligne, MOOC, webinaires et autres visioconférences ont rythmé notre confinement : se former, apprendre encore et toujours, découvrir les dernières données probantes, là est aussi notre devoir de professionnel de santé.

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Reprise dans le contexte Covid-19

Mercredi 15 avril

4e allocution du Président de la République, la date du déconfinement tant attendu (ou non pour certains) est tombée : le 11 mai !…

Nous allions pouvoir reprendre nos prises en soin. Bien que non vitaux, nos suivis n’en sont pas moins importants et après deux mois d’arrêt, nos patients avaient absolument besoin de reprendre l’ergothérapie.

Enthousiastes mais préoccupés, impatients mais stressés…  La reprise devait désormais s’organiser !

Nos associations (ANFE, SYNFEL, AFEG) ont collaboré afin de réfléchir aux nouvelles conditions de travail des ergothérapeutes français, que ce soit en libéral (accueil au sein de nos cabinets et organisation des déplacements à domicile) ou dans le cadre du salariat. De leurs réflexions sont nées les recommandations de bonnes pratiques pour la reprise d’activités des ergothérapeutes.

Voici ce qui nous a été recommandé :

Avant le premier rendez-vous

  • Au cas par cas, évaluer la balance bénéfices/risques et réfléchir avec le patient et sa famille à l’intérêt de la reprise en présentiel par rapport à une reprise en télésoin,
  • Adapter la prise de rendez-vous en veillant à espacer les horaires de 15 minutes pour permettre une désinfection des surfaces et du matériel après chaque patient,
  • Se procurer de la solution hydroalcoolique, des masques, du produit de désinfection virucide respectant les normes NF EN 14476,
  • Recueillir le consentement écrit des familles quant à une reprise du suivi dans le contexte COVID-19 après leur avoir exposé les nouvelles conditions sanitaires d’accueil et les gestes barrières à respecter,
  • Privilégier l’échange de documents numérisés plutôt que papiers, les paiements sans contact ou par virement,
  • Préparer avec le patient et sa famille une liste de matériel à amener au rendez-vous (trousse, ordinateur, matériel de géométrie, timer, …)
  • Envoyer une photo de l’ergothérapeute portant un masque afin de préparer les patients (notamment les enfants atteints de troubles du spectre autistique)
  • S’assurer la veille du rendez-vous du bon état de santé des patients et du thérapeute. À la moindre suspicion, annuler les rendez-vous,
  • Préparer le cabinet : mise en place d’affiches pour le respect des gestes barrières et rappelant le déroulement des séances dans le contexte COVID-19, prévoir un espace de désinfection pour le matériel et des poubelles à couvercles pour les consommables, condamner ou réaménager l’espace de la salle d’attente, fermer les WC et les ouvrir uniquement si besoin, trier le matériel et les supports pour ne garder que ce qui est facilement désinfectable (plastique) et mettre de côté ce qui ne l’est pas. 

Pour les ergothérapeutes intervenant à domicile, il convient de prévoir un circuit propre et un circuit sale dans leur voiture ainsi qu’une tenue de rechange si suspicion de possible contamination. 

Pendant la séance

  • Respect des gestes barrière, notamment lavage régulier des mains, respect des distances sociales lorsque c’est possible
  • L’accompagnant reste de préférence à l’extérieur, 
  • Lavage des mains et retrait des chaussures dès l’entrée, 
  • Port de masque obligatoire pour les collégiens/lycéens/adultes, port de masque conseillé pour les élèves de niveau primaire et maternelle et port de masque interdit pour les enfants de moins de 3 ans. Vigilance si le patient touche son masque.
  • Port de masque obligatoire pour l’ergothérapeute, 
  • Visière et tenue de rechange ou surblouse en sus pour le professionnel s’il le juge nécessaire. 

Après la séance

  • Prévoir 15 minutes entre chaque rendez-vous pour laisser retomber les particules au sol, désinfecter les surfaces et le matériel et aérer les espaces,
  • Privilégier les retours de séance aux accompagnants par mail,
  • Laver sa tenue et éventuellement les consommables réutilisables (masques tissu, serpillères, essuie-mains) à 60°C. 

>> À découvrir : notre sélection d’outils pour l’exercice du métier d’ergothérapeute

NB : Dans un souci de démarche écoresponsable, nous avons la possibilité d’utiliser des essuie-mains, des semelles de balai mop et des lingettes en tissus afin de limiter nos déchets à condition de les utiliser une seule fois puis de les laver à 60° avant de les réutiliser. 

Habitudes de travail modifiées

Bien sûr, de prime abord, il ne faut pas se mentir, nous avons eu peur, comme tout le monde…

Nos habitudes de travail allaient être bouleversées, une nouvelle organisation millimétrée devait se mettre en place accompagnée d’une vigilance de tout instant pour le respect des gestes barrières. À cela s’ajoute la grande difficulté de se procurer du matériel de désinfection et de protection aux normes dans ce contexte de pénurie… Autant de stress et de pression pour nous autres professionnels de santé libéraux.

Une de nos spécialités en tant qu’ergothérapeute réside dans l’aménagement et l’adaptation des activités et de l’environnement. Qui d’autre donc était mieux placé pour s’atteler à cette tâche ?

Nous avons retroussé nos manches et suivi à la lettre les recommandations de nos associations. Cette reprise d’activité est absolument nécessaire car il en va de la survie de nos cabinets : c’est notre système de santé qui est en péril.

Plusieurs heures de tri et d’organisation dans les cabinets, des heures de recherche pour commander/acheter les consommables, la rédaction de consentements écrits, d’affiches et nous voici à l’aube d’une nouvelle ère…

S’en sont suivies de nombreuses heures passées au téléphone à recontacter les patients, à discuter des conditions de reprise et à réfléchir à chaque cas, à chaque situation familiale.

Finalement, après échange et discussion avec chaque famille :

  • certains suivis se poursuivront en télésoin,
  • d’autres ne reprendront pas avant septembre,
  • enfin une petite majorité (dans mon cabinet) opte pour une reprise en présentiel.

Nous professionnels sommes pleinement conscients de la confiance que nous ont témoignée les familles de nos patients en reprenant les suivis en présentiel.

Vendredi 8 mai

Je retrouve mes trois collaboratrices et, durant 4 heures, nous passons en revue tout le matériel du cabinet et mettons en hauteur ce que nous ne pouvons utiliser pour le moment (jeux de société cartonnés, fiches non plastifiées, jeux en tissu…). Nous réorganisons la salle/les bureaux pour permettre la distanciation, installons la poubelle à consommable, les masques, les gants, les visières, les sprays désinfectants, les solutions hydroalcooliques. Nous condamnons la salle d’attente et fermons les toilettes. Tous les bureaux sont totalement vidés : plus rien n’est posé sur les plans de travail. Les petites mains ne seront pas tentées d’aller toucher des objets…

>> À télécharger : ergothérapie, découvrez notre infographie

Dimanche 10 mai

La reprise est prévue pour le lendemain. Tout est prêt, fin prêt même.
L’envie de retrouver tous mes petits patients est là, plus présente que jamais. Je suis sereine quant à la nouvelle organisation du cabinet. Je me suis passé et repassé le film des gestes barrières, de l’accueil des enfants etc… Ne souhaitant pas que la joie des retrouvailles soit ternie par les gestes barrières, je porterai un masque mais le sourire sera bien là en dessous et cela transparaîtra dans mon intonation de voix, dans mon regard, dans mon attitude. La bienveillance, l’enthousiasme et la joie de se retrouver doivent l’emporter.

>> Lire aussi « Masques comment faciliter la communication » 

Lundi 11 mai

Je me prépare comme toujours ou presque : j’attache mes cheveux, pas une mèche qui dépasse, je mets un t-shirt humoristique (tout est bon pour détendre l’atmosphère), je prends mes nouveaux chaussons pour le cabinet et les habitudes reviennent vite… Je mets tout dans ma pochette, un dernier au revoir à mes enfants et mon mari (qui eux restent à la maison pour le moment) et me voilà en route.

Arrivée au cabinet, dernier coup d’œil et dernières vérifications, tout est prêt : affiches en place, solution hydroalcoolique à l’entrée, masque sur mon visage, chaussons au pied, portes entrouvertes.

Bilan de cette première semaine

Mon premier patient arrive, non masqué, un peu hésitant, timide même, mais le sourire aux lèvres. Les parents respectent à la lettre les gestes barrière mais la joie de reprendre l’ergothérapie (même si ce n’est pas tout à fait « comme avant ») est palpable. À ma grande surprise, on perçoit aisément les sourires, même cachés sous un masque. J’accueille les enfants, j’applique les mesures. Certes mon esprit est plus vigilant, je dois réfléchir à chaque geste que je fais mais la convivialité des séances n’en est pas pour autant oubliée. Rapidement, j’acquiers de nouveaux automatismes. Les enfants me montrent et me disent à quel point ça leur fait du bien de revenir : la plupart n’ont pas encore eu l’occasion de sortir de chez eux. J’ai même le droit à un magnifique « Mme Kuhn, je suis content de te retrouver ! ».

Les enfants et le masque

Aucun des enfants que j’ai revus cette première semaine n’avait repris le chemin de l’école. Pour eux, le déconfinement ce n’est pas pour tout de suite…

Certains (les plus grands), même s’ils me disent avoir chaud sous leur masque et hâte de l’enlever en sortant ne le touchent pas trop et s’en accommodent. Pour les autres (les primaires), les petites mains vont souvent remettre le masque sur le nez et ne peuvent s’empêcher d’y toucher assez régulièrement, mais le rôle de l’ergothérapeute est aussi là : les aider à automatiser de nouveaux gestes du quotidien que sont les gestes barrières, en toute tranquillité et en gardant toujours l’aspect ludique.

La semaine se déroule sans accroc, l’appréhension de la reprise est vite oubliée.

Voici mon petit tableau récapitulatif de cette première semaine de reprise en contexte de COVID 19 :

POINTS POSITIFS LES DIFFICULTÉS RENCONTRÉES

Plaisir de retrouver nos patients

Patients plus motivés à venir en séance donc plus impliqués

Se déchausser nous met plus à l’aise, « comme à la maison »

On arrive à deviner les expressions

Premières sorties des patients pour la plupart

Poursuite des mêmes objectifs qu’avant le confinement

Davantage de reconnaissance de notre spécifié dans le domaine des activités de la vie quotidienne et de demandes de la part des familles

Le lavage des mains est un excellent exercice de motricité fine et de déliement des doigts

Beaucoup plus d’heures de présence pour un nombre de patients réduit

Planning très difficiles à gérer

Attention et vigilance permanente = fatigue importante

Difficultés pour se fournir en matériel

Port du masque difficile voire impossible pour certains patients (TSA, hypersensibilité)

Port du masque pour l’ergothérapeute peut perturber les patients avec TSA

L’automatisation de nouvelles routines est difficile pour certains patients.

Distanciation difficile à maintenir pour certains suivis

Difficultés de gestion des angoisses compte tenu du contexte COVID-19

Et vous, avez-vous réouvert votre cabinet suite au déconfinement ? Partagez votre expérience et vos conseils en commentaire. 


Diplômée de l’Institut de Formation en Ergothérapie de Nancy en 2008, passionnée par mon métier et le domaine de la pédiatrie plus précisément, j’ai ouvert mon cabinet libéral dès 2009. Au cours de ces onze années d’exercice libéral, j’ai eu à coeur de me former dans différents domaines : l’Intégration Sensorielle, ETI-Gem (rééducation du graphisme), les réflexes archaïques, les Troubles de l’Oralité Alimentaire, la motricité fine (Josiane Caron Santha) et plus récemment dans la prise en soin des patients atteints de troubles du spectre autistique.
J’accueille des enfants âgés de quelques semaines à 20 ans environ. J’ai créé il y a quelques mois les ateliers de guidante parentale pour futurs et jeux parents Stimul’ergo® et je m’apprête à aller former des ergothérapeutes à travers toute la France pour qu’ils puissent, eux aussi, animer des ateliers près de chez eux !

Me retrouver sur Facebook : Adeline Kuhn Tref Ergothérapeute, Cabinet A.K. Ergothérapie,  Stimul’Ergo
Me retrouver sur Instagram : akergotherapie_stimulergo
Site internet : www.akergotherapie.fr

Alexandra est chargée des partenariats influenceurs et rédactrice d'articles sur le blog.

4 Commentaires

  • Mélanie Toulouse dit :

    Bravo Adeline et merci pour cet article qui reflète très bien notre profession !

  • Caroline dit :

    Bonjour Mélanie,

    Nous sommes ravie que vous vous retrouviez dans ces mots 🙂

    Merci à vous de nous lire,

    C.

  • cindy dit :

    Bonjour,
    je suis également ergothérapeute libérale et j’ai repris depuis maintenant 2 semaines. Le protocole a plus ou moins été le même au niveau de la réorganisation et des mesures à mettre en place. N’ayant qu’une salle pour 3 ergothérapeutes, nous avons été obligé d’attribuer des jours à chacune. Avant la reprise nous avons également fait un sondage auprès de nos patients respectifs afin de savoir qui voulait reprendre les séances et dans quelles conditions (visio pure, visio et présentiel en alternance et juste présentiel). Sachant que pour le présentiel nous avons mis en priorité les enfants où il était difficile de faire le suivi en visio (plus de manipulation, graphisme, trouble autistique…). Dans le sondage nous avons également demandé si les familles avaient des masques à disposition pour leur enfant et pour ceux qui n’en avaient pas, nous leur avons fourni un masque en tissu pour chaque enfant pris en charge, qu’ils doivent apporter pour chaque séance.
    J’ai également envoyé une photo de moi avec et sans masque aux enfants présentant un trouble autistique afin qu’ils puissent me reconnaitre plus facilement.
    Les familles respectent bien les protocoles (attente dans la voiture, interdiction de rentrer dans le bâtiment, port du masque). les enfants respectent aussi le port du masque et le protocole mis en place (lavage de main au début et à la fin de la séance et plus si besoin).
    Avec une certaine appréhension au début, je suis tout de même contente d’avoir repris les séances et de voir que les enfants s’adaptent bien et vite. Même les enfants avec troubles autistiques ont bien réagi et je suis même étonnée que l’un d’entre eux ait réussi à garder son masque toute la séance.
    le bilan est plutôt positif pour l’instant, même si peu de patients ont répondu présents pour l’instant.
    nous avons l’intention de refaire un point fin mai/début juin pour savoir si d’autres familles veulent reprendre.

  • Julie Laprévotte dit :

    Témoignage très intéressant et qui reflète bien ce que les ergothérapeutes ont vécu pendant cette période et vivent encore actuellement avec leurs patients ! Merci pour ce partage, contente de voir des articles sur l’ergothérapie sur hoptoys !

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