Émilie a fait cette semaine sa 4e rentrée en tant qu’enseignante dispositif ULIS (Unités Localisées pour l’Inclusion Scolaire) en  banlieue bordelaise. Enseignante spécialisée depuis 19 ans, elle a enseigné 2 ans en classe de perfectionnement, 9 ans en Rased, 1 an en ULIS collège, a été professeur surnuméraire avant de se tourner vers le dispositif ULIS école. Autant dire que s’adapter aux élèves, à leurs difficultés d’apprentissage ou à leurs troubles, ça la connaît !
Nous avons souhaité donner la parole à cette enseignante passionnée et investie pour mieux cerner le fonctionnement du dispositif ULIS, ses intérêts ou ses limites… pour les enfants, mais aussi pour les profs !

Vous faites cette année votre 4e rentrée en ULIS, un dispositif qui accueille des enfants avec handicap en école ordinaire. Pourquoi avoir choisi cette spécialité ?

J’ai choisi d’enseigner en ULIS par défi : défi pédagogique, défi humain. J’ai toujours travaillé dans le spécialisé (sauf 3 ans où j’étais enseignante surnuméraire). Dans l’enseignement ordinaire, je me sens étriquée par les programmes à respecter en temps et en heure, le grand groupe d’élèves qui freine la différenciation, la pression de certains parents…

Dans le spécialisé je peux être plus créative, réactive, m’adapter à chaque situation, établir un lien de confiance avec les parents et de la complicité éducative avec les jeunes. Je peux aussi travailler en équipe.

Mais c’est un poste difficile pédagogiquement et nerveusement car nous sommes toute la journée dans le « hors-norme ». Il n’y a pas de recette pour enseigner en ULIS et il faut faire le grand écart entre les âges, les handicaps et les compétences scolaires. Toute la journée il faut aussi être hyper bienveillant tout en étant hyper cadrant et c’est une sacrée gymnastique.

Pouvez-vous nous présenter le dispositif tel qu’il est mis en place dans votre école ?

L’ULIS a été ouverte à la rentrée 2016. J’ai demandé ce poste parce que je savais qu’il y avait déjà une grande ouverture d’esprit de la part de l’équipe éducative dans cette école car une dizaine d’élèves en situation de handicap était déjà inscrite en classe ordinaire et qu’il ne serait donc pas difficile de faire accepter des « élèves différents ».
C’est un dispositif puisque les élèves sont inscrits dans une classe ordinaire. Je suis enseignante coordinatrice. Mes missions sont :

  • l’enseignement (observer, évaluer les besoins, rédiger les projets individualisés, adapter, évaluer les apprentissages),
  • la coordination (organiser l’année scolaire, faire le lien avec différents partenaires : enseignants, soignants, travailleurs sociaux, parents ; participer aux équipes de suivi de scolarisation),
  • le conseil à la communauté éducative en qualité de personne ressource.

Les élèves vont aussi souvent que possible en inclusion (pour des objectifs scolaires ou sociaux) selon un emploi du temps décidé en concertation avec les enseignants des classes de l’école.

Il y a 12 places dans l’ULIS. Les élèves sont inscrits dans leur classe de référence (classe d’âge, ou N-1) et viennent travailler avec moi les compétences qui nécessitent un enseignement spécialisé ou beaucoup d’adaptation (manipulation, rythme). Cette année il y a des enfants âgés de 5 à 11 ans.
Le dispositif peut accueillir tout type de handicap : actuellement il y a une élève atteinte de déficience visuelle, 6 élèves ayant des troubles des fonctions cognitives dont 2 avec des troubles du comportement associés, un élève présentant des troubles du langage (dyslexie), un élève qui a des troubles de l’attention, une élève atteinte de troubles du spectre de l’autisme et un élève qui a des troubles psychiques.

Les compétences scolaires vont de la moyenne section de maternelle au CM2, en sachant que ça varie beaucoup d’un domaine à l’autre pour un même enfant (exemple L. suit les math avec sa classe d’âge de CM1 et apprend à lire en ULIS car il a un niveau milieu CP).

L’enjeu pour moi est d’arriver à faire progresser tous les élèves, à leur rythme en adaptant les supports mais avant tout qu’ils viennent à l’école avec plaisir et qu’ils y trouvent leur place.

>> Lire aussi : Ecole inclusive conseil n°6 : les besoins spécifiques

L’appui de l’AVS : indispensable !

Dans la classe il y a une AVSCO (Auxiliaire de Vie Scolaire Collectif) qui a un contrat de 20 heures par semaine, d’un an renouvelable plusieurs fois. Elle a fait l’ouverture de la classe avec moi et a été formée au fil de l’année par la DSDEN (Direction des Services Départementaux de l’Éducation nationale).
Sa mission est d’accompagner les élèves dans le dispositif ULIS ou dans les classes lors des inclusions. Elle peut aider

  • à la communication (motivation, encouragement, aide à la concentration, l’attention),
  • à la socialisation (accompagnement aux sorties, aide au développement de l’autonomie, aide au respect des règles de la classe, de l’école, aide à la gestion de crises, accompagnement d’un élève en récréation, favoriser le lien avec les autres élèves et les autres classes de l’école),
  • aux apprentissages (accompagnement lors des inclusions, guidance pour la manipulation, aide individuelle pour l’exécution d’un exercice, aide à l’écriture, reformulation des consignes, prise en charge d’un groupe au sein duquel on va réinvestir des notions, faire des activités de consolidation, des jeux éducatifs).

C’est une personne vers laquelle les enfants peuvent trouver de l’aide en permanence. Comme le fonctionnement du dispositif est très ritualisé elle sait à l’avance ce qu’elle doit faire. Nous prenons un temps chaque semaine pour échanger nos observations et coordonner nos actions.

C’est une personne indispensable qui a une réelle utilité et j’espère qu’un jour son poste pourra être pérennisé.

Dans la classe il y a aussi une AVS individuelle qui est là 12 heures pour un élève dont les besoins nécessitent une présence adulte de proximité.

L’inclusion en classe ordinaire

Les élèves sont inscrits dans leur classe. Ils participent aux sorties et projets de classe. Après évaluation son enseignant et moi décidons des matières que l’élève peut suivre dans sa classe et des adaptions à apporter (avec AVS ? , allègement du support écrit ? , présence de l’adulte au démarrage des exercices ? , réponse écrite par QCM plutôt que par une phrase ? , etc.).

Toutes les modalités d’inclusion sont envisageables et révisables à tout moment.

Nous faisons des concertations régulières avec les collègues pour que ces temps se passent au mieux pour tout le monde.

Comment se passent les premières semaines en ULIS ?

La première période est consacrée à créer une dynamique de groupe, des habitudes de travail, des repères dans l’école.
La plupart des élèves ont un passé scolaire en classe ordinaire douloureux.

Avant d’être orientés par la MDPH en ULIS les élèves ont souvent été en échec, à la marge d’un groupe classe, où ils n’arrivaient pas à suivre le rythme ou à se faire des copains.

C’est donc primordial de les remettre en confiance en proposant des activités où ils sont en réussite pour les revaloriser et les « renarcissiser », dédramatiser l’erreur.

Mais cela suppose que, dans le groupe, tout le monde soit bienveillant. Et il faut que les élèves s’acceptent les uns les autres. Ce qui n’est pas évident : certains comportements ou réactions sont surprenants et peuvent heurter des enfants fragiles et très sensibles. Au début il y a des conflits, des bagarres, de l’insolence, des refus de travailler, des transgressions.

Il y a donc tout un travail sur le cadre et un travail d’apprentissage de la tolérance à mener. Pour cela nous faisons des projets collectifs et coopératifs (fresque en arts plastique, ateliers cuisine, jeux de société, expression corporelle).
Pour redonner confiance nous faisons beaucoup de révisions en maths et en français : ainsi chaque enfant peut prendre conscience de ce qu’il sait faire.

Infographie : affiches bienveillantes pour la classe


 Affiches au format A3 adaptables en A4. À imprimer et à afficher en classe !

Comment se déroule une journée en ULIS ? Comment travaille-t-on avec 12 enfants qui n’en sont pas du tout au même stade dans leurs apprentissages ?

La journée est très ritualisée. À chaque coupure (récréation, pause méridienne) nous avons un rituel pour nous remettre en condition de travail. Puis il y a des temps de regroupement, des temps d’atelier en groupes (en maths et en français en fonction des besoins et des compétences) et des temps de travail individuel (en autonomie ou avec un adulte). Nous suivons le programme de l’Éducation nationale mais chacun avance à son rythme.
Par période je prévois un ou deux thèmes de projet fédérateur (par exemple l’alimentation et l’Afrique) que je décline ensuite dans différentes matières (alimentation en sciences, langage oral, lecture, production d’écrit, vocabulaire, conjugaison lors de la lecture et réalisation de recette. L’Afrique, à partir d’un album, nous permet de travailler la géographie, la lecture, la compréhension d’histoire, la mise en réseau de livres sur ce thème, l’art plastique, la musique…)
Par période je prévois aussi une programmation de 2 ou 3 notions en maths et français par groupe.

Je m’inspire beaucoup de la pédagogie coopérative de l’éducation nouvelle (Célestin Freinet), mais le fonctionnement est très personnel et dépend beaucoup des élèves accueillis et de la personnalité de l’enseignant. Je pense qu’il n’y a pas deux ULIS qui se ressemblent et il n’y a pas de manuel pour enseigner en ULIS. Il faut être créatif !

Le rapport à la temporalité est différent : nous avons le temps d’apprendre puisque les enfants sont là pour plusieurs années et nous pouvons individualiser et donc être plus efficaces.

Et chaque heure il y a des élèves qui arrivent ou qui partent (inclusions ou soins).

Travailler par projets

Je travaille beaucoup en projet car cela donne du sens aux apprentissages en les rendant concrets et ancre dans la vie ce que l’on apprend. Cela fédère le groupe autour d’un même objectif où chacun peut apporter ce qu’il sait faire pour aller plus loin.
J’essaie autant que possible d’ouvrir les projets à une autre classe de l’école pour que les enfants fassent connaissances et se mélangent et il y a toujours un final concret tourné vers l’extérieur (parents, autres élèves…) pour valoriser les élèves de l’ULIS et les « montrer » sous un autre jour.
Cette année j’ai l’intention de faire de la philo, du théâtre et nous allons aussi travailler avec les Restos du cœur.

>>Lire aussi : Les bons outils en dispositif ULIS

Votre école accueille d’autres élèves porteurs de handicap en classe ordinaire. Selon vous, quel est le meilleur type de scolarisation pour des enfants avec handicap ?

C’est vraiment du cas par cas. Ce n’est pas parce qu’il y a une reconnaissance de handicap qu’il y a ULIS. Par exemple mon école se situe près d’un centre pour déficients visuels et il y a des enfants de ce centre qui sont scolarisés en classe ordinaire, d’autres en ULIS. Les enfants en situation de handicap sont en classe ordinaire si leur niveau scolaire et leur autonomie leur permettent de suivre avec leur classe d’âge. Il peut y avoir la présence d’une AVS, qui va être une aide, mais qui ne va pas apprendre et comprendre à la place de l’enfant. Si le décalage entre l’âge de l’enfant et ses aptitudes scolaires est trop grand, il est orienté en ULIS. Ce qui ne l’empêche pas d’être inclus puisqu’il est inscrit dans sa classe de référence et qu’il va dans sa classe d’accueil dès que possible pour certains apprentissages ou certaines matières.

En ULIS les enfants, ont une aide personnalisée, ils n’ont pas la pression d’échéance, du regard des autres, du rythme.

Certains élèves vont beaucoup dans leur classe d’accueil (jusqu’à 70% du temps scolaire), mais ils ont besoin de l’ULIS pour faire les exercices ou les évaluions dans un cadre où ils se sentent en sécurité.

>> Lire aussi : Inclusion scolaire : les modèles inspirants

Vous avez suivi une formation pour devenir enseignante spécialisée. Que pensez-vous de la formation initiale des enseignants ?

Après le concours de recrutement de Professeur des écoles, j’ai suivi la formation classique. Deux ans après j’ai décidé de me spécialiser. Lorsque j’ai suivi cette formation j’ai énormément appris.

Je me suis demandé pourquoi ce que j’étais en train d’apprendre ne faisait pas partie de la formation initiale, car, au cours d’une carrière, tous les enseignants sont amenés à enseigner à des élèves qui ont des difficultés scolaires ou sont en situation de handicap.

Les gestes professionnels, la didactique, la pédagogie que nous pratiquons peuvent tout à fait s’adapter à une classe ordinaire. Mais la formation initiale est déjà très dense en un temps court, j’imagine qu’il faut faire des choix…

Vous faites partie d’un groupe d’enseignants spécialisés au sein duquel vous parrainez des enseignants d’ULIS débutants. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Grâce aux réseaux sociaux et aux groupes privés, il est maintenant possible d’échanger sur nos pratiques, nos impasses, nos doutes, nos difficultés. Nous nous soutenons et nous encourageons car certaines situations peuvent être délicates. Nous échangeons aussi des documents, des séquences, des outils, des jeux, des sites… J’ai proposé que ceux d’entre nous qui sommes les plus expérimentés parrainent des enseignants débutants en ULIS (par ville ou département) pour répondre de façon réactive à leurs préoccupations et à leurs demandes.

Je pense qu’une classe ULIS dans une école est un atout pour les élèves et les parents des classes ordinaires qui côtoient la différence, sont très tôt sensibilisés au handicap et deviennent plus tolérants, pour les enseignants des classes qui peuvent travailler autrement et sortir des sentiers « classiques », pour les élèves de l’ULIS, bien sûr, qui peuvent apprendre et évoluer dans des conditions favorables à leur épanouissement.

>> Lire aussi : Inclusion scolaire : quels bénéfices pour les autres

Marianne est responsable de communication chez Hop'Toys et rédactrice sur ce blog. Passée par l'édition, la médiation culturelle et l'enseignement, elle aime tout particulièrement aborder des sujets pédagogiques, culturels et d'actualité.

3 Commentaires

  • BG dit :

    Merci pour ce témoignage positif et bravo à cette enseignante !

  • Marianne dit :

    Merci Blandine et bravo à tous les enseignants qui œuvrent chaque jour avec des moyens limités pour permettre à tous les enfants de progresser !

  • Lallemand dit :

    Bonjour
    Merci pour ce témoignage et partage.
    Je me suis retrouvée dans de nombreux points.
    Enseignante spécialisée depuis 20 ans,début de carrière en Iepm puis 3ans puis Clis puis a3ans en CEF et 9 ans en Rased, j’ai demandé le poste ULis : ouverture a la rentrée! ! Je me galère.
    Comment pourrais je avoir des coordonnées de cette enseignante, svp ???
    Merci

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